Boltanski – Personnes – à Monumenta


L’artiste français Christian Boltanski a investi la nef du Grand Palais pour la troisième édition de Monumenta avec une installation glaciale : « Personnes ». Il nous en explique les raisons. « Monumenta 2010. Christian Boltanski. Personnes » a lieu sous la Nef du Grand Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris. Renseignements : http://www.monumenta.com/
De nombreux articles et vidéos lui sont consacrés. Moi-même j'ai créé un groupe sur l'artiste sur facebook. L'intérêt du groupe est de rassembler de façon non exhaustive, tout ce qui est publié sur le Web, ce qui se dit et s'écrit pour l'évènement, de permettre à ceux qui le souhaitent d'y apporter leur contribution.



Voici le lien du groupe  où vous pouvez nous rejoindre si le coeur vous en dit.
Afin de mieux cerner le personnage et de comprendre sa démarche,je vous recommande "la vie possible de Christian Boltanski",
 au Seuil, Catherine Grenier et Christian Boltanski
Je vais visiter l'exposition sous peu, mais je crois que tout a été dit et
écrit à ce sujet.

Auteur/autrice : elisabeth

Pêle-mêle : l'art sous toutes ses formes, les voyages, mon occupation favorite : la bulle.

4 réflexions sur « Boltanski – Personnes – à Monumenta »

  1. « Certains artistes aiment travailler au soleil et dans les pays chauds. Moi je suis un meilleur artiste par temps froid. Malgré mes origines corses, mon pays rêvé se trouve quelque part entre la Prusse et la Pologne, c’est la grande plaine polonaise.” On ne s’étonnera pas des deux premières décisions prises par Christian Boltanski quand il s’est agi pour lui d’investir la nef du Grand Palais : déplacer d’abord en plein hiver l’événement Monumenta habituellement organisé en juin et éteindre le chauffage. Si bien que quand on vient à sa rencontre dans la nef encore vide, ce matin de début janvier, premier jour du montage, il fait -5 degrés à Paris, -10 au Grand Palais : “C’est parfait !, commente-t-il en souriant. Pour moi, le froid fait partie de l’œuvre. Ce n’est pas un élément extérieur : en entrant ici, avant d’avoir rien vu, tu es déjà dans l’œuvre.”
    Saison réelle, saison mentale : voilà plus de quarante ans que Christian Boltanski, 66 ans, artiste majeur de la seconde moitié du XXe siècle, nous entraîne dans un long voyage d’hiver. Hiver de l’histoire, avec ses Monuments qui évoquent lointainement le spectre de la Shoah. Hiver de l’enfance, avec ses autofictions et ses Inventaires des années 1970, à la recherche de cet enfant mort que chacun porte en soi. Hiver de la vie, avec ses théâtres d’ombres macabres. Non qu’il soit d’un naturel triste – le personnage est même plutôt joueur, rieur, volontiers tricheur, n’hésitant pas à parsemer ses interviews de menus mensonges et enfilant trois sous-pulls Damart pour endurer le froid qu’il impose à tous sous la nef du Grand Palais.
    “Très simplement, je crois que certains artistes travaillent sur la vie et d’autres sur l’histoire de l’art. Dans les faits, c’est plus compliqué et les choses se croisent mais mon travail, c’est de questionner la vie. On a vu beaucoup d’œuvres légères et bling-bling ces dix dernières années. Je ne crains pas d’affirmer que le travail artistique est une chose extrêmement sérieuse. Mon art se situe dans le monde de la pensée. Il faut assumer la gravité des choses.” Dans la nef du Grand Palais, c’est une œuvre démesurément grave que Christian Boltanski se prépare à montrer : “Une parabole sur la mort et le hasard. A mon âge, on voit des amis mourir autour de soi et on se demande pouquoi celui-là s’en va et pourquoi moi je reste. Au fond de la nef, une œuvre symbolise cette interrogation : c’est une immense pile de vêtements, de 20 mètres de large, de 10 mètres de haut. Au-dessus, une grue prendra au hasard des vêtements et les relâchera ailleurs. Comme ce jeu à la fête foraine, où l’on essaie d’attraper des peluches avec un crochet.”
    Au Mac-Val de Vitry où il expose simultanément, il a construit un sombre labyrinthe où des sculptures-personnages interrogent le visiteur sur le passage de la vie à la mort. “Les deux salles de l’enfer. La mise à mort d’un côté, les limbes de l’autre.” Auparavant, l’artiste aura investi le lieu à l’horizontale et couvert le sol du Grand Palais d’un vaste cimetière de vêtements, résonnant de milliers de battements de cœur enregistrés et diffusés par haut-parleurs. “J’en ai enregistré énormément, que j’ai déposés dans un petit musée qui se construit sur une île du Japon. J’aimerais que dans cinquante ans, on puisse aller sur cette île pour écouter le battement de cœur de gens morts. C’est une fiction, mais pour qu’elle fonctionne il faut la réaliser en entier.”
    A écouter l’histoire de cette œuvre posée du bout du monde, on se dit qu’après dix ans passés à organiser des installations-spectacles et travailler sur le mode du théâtre, le travail de Christian Boltanski a pris un visage très différent, moins centré sur l’objet. “Il a beau dire qu’il fait tout le temps la même chose, en réalité son œuvre est étonnamment variée, avec des périodes très distinctes”, confirme Catherine Grenier, commissaire de l’exposition. “L’essentiel de ce que je fais aujourd’hui est éphémère et dématérialisé, reprend Boltanski. Tout ce qui sera au Grand Palais sera détruit, rien n’est monnayable. Le marché de l’art s’est montré pénible et omniprésent ces dernières années. J’avais le désir inconscient d’échapper à tout cela et je suis allé vers d’autres choses comme le théâtre.”
    Récemment, l’artiste a même parié sur sa propre mort avec un étonnant collectionneur de Tasmanie : “Un type incroyable, un mathématicien autiste doté d’une mémoire prodigieuse et qui a fait fortune en jouant au casino. Je lui ai proposé de me filmer sans arrêt à l’atelier. En échange, il me paie jusqu’à ma mort. Si je meurs dans trois ans, il aura fait une affaire. Si je meurs après huit ans, il paiera plus que le prix de l’œuvre. J’aime ce jeu d’échecs avec le diable. Lui dit qu’il est sûr de gagner. J’espère qu’il va se tromper.”

  2. Les Inrocks
    Comment dépasser, comprendre, approfondir, comment revenir tout simplement de l’émotion si puissante, si funeste, presque violente qui submerge le spectateur à la vue de l’installation Personnes de Christian Boltanski au Grand Palais ?
    On y retrouve tout le vocabulaire désormais traditionnel et presque familier de l’artiste, sauf que tous les curseurs sont comme poussés au maximum : à fond le volume sonore des battements de coeur individuels résonnant tous ensemble et forgeant sous la verrière une vaste “music for the masses” ; à fond le régime du pathos et du symbolique ; à fond la dimension spectaculaire, “gigantisée” par cette grue piochant au hasard dans une tour monumentale de vêtements ; à fond l’écart dramatisé des échelles, l’artiste jouant du vertical et de l’horizontal.
    On se demandait avec curiosité comment Christian Boltanski ferait face à un si grand format, à une telle démesure. Mais il n’a pas seulement répondu à une invitation risquée, il ne s’en est pas seulement bien sorti : Boltanski a produit là une pièce majeure, une oeuvre-monstre, et a su profiter de l’occasion pour porter son art à un niveau encore inégalé, à un point d’intensité maximale.
    Au Grand Palais, transformé en un vaste hangar, il organise une collision entre mémoire individuelle et histoire collective. Ce qui frappe tout d’abord, c’est le “processus de massification” rugissant, monstrueux, que l’artiste met ici en scène en chef d’orchestre.
    Ainsi de ce cimetière de vêtements posés au sol, encore habités de la présence ténue des personnes qui les ont portés, et de cette grue géante qui évoque tout à la fois le chantier des camps de la mort et les attrape-nigauds des fêtes foraines ou des loisirs de masse.
    On évolue dans cette machine hivernale la mémoire animée de téléscopages d’images et de souvenirs plus ou moins récents : camps de la mort, camps de réfugiés ou désastre humanitaire.
    L’installation ravive l’imaginaire de la Shoah mais entre aussi en résonance avec les images d’Haïti ou celles, déjà plus enfouies, du Superdome de La Nouvelle-Orléans occupé par les rescapés de Katrina en 2005.
    Quand d’autres visiteurs, à la vue des vêtements étalés au sol, songent également aux “patchworks de noms” et autres “memorial quilts”, carrés de tissus confectionnés en souvenir des personnes décédées du sida.
    C’est dire si l’artiste atteint ici un réel universalisme, renvoyant chacun à ses plus sombres fantômes. Dans ce bain de mémoire traversé d’un froid glacial, l’historien François Cusset évoquait encore l’ouvrage récent de Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau, sous-titré “Essai sur la tristesse européeenne”.
    Ainsi, il souffle ici-bas quelque chose de cet ordre, une conscience malheureuse coincée entre les deux tragédies du nazisme et du communisme, hantée par son passé, craignant à la fois la banalisation du désastre et l’amnésie d’Auschwitz.
    Dans Images malgré tout, Georges Didi- Huberman écrit que “pour savoir, il faut imaginer”.
    Il ajoutait, évoquant l’iconographie raréfiée des camps : “Que l’imagination défaille nécessairement devant la réalité ne doit pas nous conduire à renoncer à imaginer puisque cela reviendrait, du même coup, à accepter de ne pas vraiment savoir.”
    Boltanski ne procède pas autrement qui, malgré l’inscription de son installation dans la série Monumenta et l’échelle incontestablement imposante de la nef du Grand Palais, joue paradoxalement la carte de “l’à peine perceptible”, du quasi invisible, les divers éléments de son environnement servant avant tout de tremplin, d’objet transitionnel.
    Les coeurs battants, ces “choeurs” qui rythment l’expo de leur martèlement si saisissant, participent de cette théâtralisation propre au travail de Boltanski ces dernières années.
    Sauf qu’ici celle-ci joue sur deux ressorts a priori antagonistes : elle dramatise en même temps qu’elle affine, ou plutôt qu’elle “squelettise” le propos de l’artiste. A Londres, en 2003, le Danois Olafur Eliasson avait laissé filtrer un soleil radieux et artificiel dans la Turbine Hall de la Tate Modern ; en 2010 au Grand Palais, Christian Boltanski nous offre le versant froid et sombre de cette apocalypse à échelle industrielle. Sidérant.
    Et tellement chargé aussi de tout ce dont se défait l’art d’aujourd’hui (poids du symbolique, relation à l’histoire, atmosphère de deuil) que l’installation Personnes s’impose alors comme une oeuvre collectivement posthume, fin de siècle.
    Peut-être faut-il d’ailleurs la voir comme une des dernières oeuvres d’un XXe siècle avec lequel on est loin d’en avoir terminé.
    Photo : Didier Plowy – tous droits réservés Monumenta/ministère de la Culture et de la Communication
    Monumenta 2010 : Personnes Jusqu’au 21 février sous la nef du Grand Palais, avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe /// http://www.monumenta.com
    A voir aussi Après, jusqu’au 28 mars au Mac/Val – musée d’Art contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine /// http://www.macval.fr
    LES 3 CHANTIERS DE BOLTANSKI
    Depuis quelques années, Christian Boltanski alimente sa “bibliothèque des coeurs”, archives de milliers de battements de coeurs prélevés dans le monde entier, installée de façon pérenne sur l’île d’Ejima, dans la mer du Japon.
    Par ailleurs, il entame son oeuvre ultime : depuis début janvier, l’atelier de Christian Boltanski, dans la banlieue parisienne, est filmé en direct et ce jusqu’à la mort de l‘artiste.
    Les images, vendues en viager à un collectionneur australien qui parie sur une mort de l’artiste dans les huit ans, sont retransmises dans une grotte en Tasmanie.
    Enfin, en juin 2011, Christian Boltanski prendra les rênes du Pavillon français à la Biennale de Venise. Il succède à Claude Lévêque, à Sophie Calle et à Annette Messager, sa compagne.

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